Note d’intention de la réalisatrice

« Une société a la naissance qu’elle mérite ! Il faut se poser les bonnes questions. Qu’est ce que l’être humain ? Quel est l’accueil qu’on lui fait ? Quelle place laisse-t-on aux femmes dans cette histoire ? »                                                         Jacqueline Lavillionière

L’idée de ce film m’est venue lors d’une discussion avec une amie française, de passage à Bruxelles. Elle me racontait son accouchement à domicile avec sa sage-femme, la manière dont elle l’avait rencontrée, son expérience. Mais ce qui m’a surtout surprise, c’est le récit du combat permanent que devait mener cette sage-femme pour rester fidèle à une éthique de la naissance respectée. Elle me parlait de pressions exercées sur elle, de procès en cours pour une de ses collègues, de refus des hôpitaux ou des maternités de les accueillir, de l’impossibilité de trouver une assurance professionnelle pour pratiquer les accouchements à domicile, du traitement dégradant subi par certaines femmes ayant accouché à la maternité…

Plusieurs de mes amies avaient fait le choix d’accoucher à domicile ou en maison de naissance en Belgique ou en Suisse et je ne me souvenais pas qu’elles aient rencontré de pareilles difficultés. En effet, si le travail des sages-femmes belges n’est pas aussi valorisé qu’en Hollande ou qu’en Suisse, elles ont malgré tout la possibilité d’être assurées pour leur pratique.

Dès lors, je me suis beaucoup renseignée, j’ai rencontré ces sages-femmes en trouvant leur contact sur Internet ou par des gens qui en avaient entendu parler. Je me suis déplacée un peu partout en France et j’ai compris que dans ce pays plus que dans aucun autre, elles sont toujours diabolisées, accusées d’inconscience et mises au ban de la société. Dans certains départements, on peut même dire qu’une véritable «chasse aux sorcières» est en cours. Je me suis rendu compte également que de nos jours, le métier de sage-femme est totalement oublié. Dans les esprits, les gynécologues ont pris le pas sur une profession traditionnellement réservée aux femmes.

Ce qui m’a également intriguée lors de ma recherche, ce sont les réflexions des gens autour de moi. Quand j’abordais ce sujet, les réactions (hommes et femmes confondus) étaient souvent de cet ordre : « Mais pourquoi tu réfléchis à ça ? L’hôpital, tout s’y passe bien ! On ne va quand même pas le remettre en question et retourner au Moyen-Âge ? »

À mes yeux, le fait même que l’on puisse dire d’une institution ou d’une habitude qu’elle n’a plus besoin d’être réfléchie mérite que l’on s’y attarde et que l’on interroge les raisons de cette confiance totale. En France plus qu’ailleurs, ce sujet est très difficile à aborder. La hiérarchisation du système de santé entraîne une absence de débat public autour de ces questions.

Le silence imposé n’épargne pas les mères. De jeunes amies ayant accouché en structure hospitalière, alors qu’elles m’avaient toujours raconté que leur accouchement s’était bien passé, déballaient tout à coup une série de questionnements, conscients ou inconscients, qui n’avaient pas l’air d’avoir trouvé d’autres exutoires : « Ce n’est pas super agréable comme atmosphère, mais tu es tellement contente quand ton bébé arrive » ; « C’est vrai que je n’ai pas vraiment eu l’impression d’avoir mon mot à dire » ; « Je n’ai pas compris pourquoi ils l’ont  emmené sans rien nous expliquer, mais c’est que ça devait être nécessaire » ; « Ça fait quand même bizarre d’avoir des gens que tu ne connais pas entre les jambes. »

Les femmes allant accoucher à l’hôpital disent souvent  : « On va m’accoucher ». Comme si tout ce qui se passait par la suite n’était plus de leur ressort. Que s’est-il passé pour qu’elles n’aient plus conscience d’elles-mêmes en tant qu’actrices principales, celles qui choisissent le moment et les conditions, en symbiose avec leur enfant qui va naître ?

Quel est l’impact sur une mère ou sur des parents en devenir, le fait qu’à presque aucun  moment ils ne se sentent responsables de cette naissance ? A-t-on perdu toute capacité à sentir, à réfléchir par nous-mêmes ?

Dans cette société hyper médicalisée, la mise au monde est emmurée dans l’enceinte de bâtiments spécialisés (hôpitaux, maternités…). Elle ne représente plus un passage vers la vie, mais une maladie à traiter.

Que disent de nous ces modèles d’organisation sociale ? Quelles sont leurs conséquences sur notre vie, sur notre rapport au monde et à la société ? N’est-il pas primordial de redécouvrir et de réinvestir ces lieux et ces liens qui nous rattachent à la vie ? Chacun ne devrait-il pas se poser la question de savoir si ce modèle de société est celui avec lequel il est le plus en accord?

Je me suis rendu compte que les personnes qui analysent le plus intensément ces enjeux et ces codes sociétaux sont celles et ceux qui décident de s’en détacher.

Je suis restée fascinée par la ténacité et la réflexion des femmes que j’ai rencontrées, notamment de quatre d’entre elles avec qui j’ai eu le plaisir de partager plus de temps. J’entreprends ce film non pas pour faire l’apologie de la naissance à domicile, mais pour partager cette rencontre. Je veux donner à réfléchir ce qu’elles ont à nous proposer. C’est au travers de leur métier et de leur quotidien que l’on percevra ce qui, dans nos sociétés, asservit le corps des femmes, des hommes et des nouveaux-nés. Si j’ai décidé de ne suivre que des sages-femmes pratiquant l’AAD (Accouchement A Domicile) en France, c’est que  je suis convaincue qu’un portrait particulier de nos sociétés peut se faire au travers de leur vision et de leur lutte.

Que l’on ne se méprenne pas. J’ai conscience, autant que les sages-femmes, de l’importance de la médicalisation et de ses bienfaits dans certains cas. Aujourd’hui encore, une grossesse peut présenter des risques et nécessiter une hospitalisation.

Ces constats n’entament pas le point de vue que, dans une société occupée à techniciser le monde des hommes et à moraliser celui de la femme, des pratiques alternatives doivent exister en dehors d’un «  accouchement industriel ».

Céline Darmayan

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